[the] media trend

Rocky Mountain News: "Comme si nous jouions la musique de notre propre enterrement"

Denver, le 26 février 2009. Rich Boehne, Pdg du groupe Scripps, annonce à la rédaction du Rocky Morning News, la fin du journal
Denver, le 26 février 2009. Rich Boehne, Pdg du groupe Scripps, (au centre) annonce à la rédaction la fin du journal (photo: Joe Mahoney/The Rocky)
Le 26 février 2009, l’émotion était forte dans la salle de rédaction du Rocky Mountain News, de Denver. Rich Boehne, Pdg [CEO]  du groupe Scripps annonçaient à l’ensemble de la rédaction du journal la décision d' »arrêter les rotatives ». Une aventure de 150 ans, s’arrêtait brutalement.

Le Rocky Mountain News, quotidien de Denver (Colorado) perdait trop d’argent : 16 millions de dollars au cours de la seule année 2008. Le groupe E.W. Scripps-Howard, son propriétaire, avait donc décidé de le mettre en vente, à la fin de l’année 2008.
En effet, l’équation financière semblait impossible à tenir. Le Rocky Mountain News était associé ,depuis 2001, à son concurrent local, le Denver Post, du groupe MediaNews dans une compagnie tiers, The Denver Newspapers Agency. Problème, alors que les deux journaux restaient indépendants et concurrents, les revenus collectées par l’agence leur étaient reversés à moitié/moitié. Pour le Rocky cela signifiait, en projection pour 2009, 7 millions de dollars de revenus, contre 22 millions de dépenses.
Face à tel déséquilibre, les  210.000 exemplaires en semaine, et les bons résultats de l’édition dominicale qui frisait les 460.000 exemplaires, ne pesaient pas lourds. Surtout, en raison de la conjoncture économique et de la crise que traverse la crise papier, aucune amélioration n’était envisageable.

Aucun acheteur ne s’étant présenté, le groupe a donc décidé de fermer et de licencier les 232 personnes employées par le journal. La rédaction mettra un point d’honneur à soigner la réalisation du dernier numéro (qui comprenait une section de 52 pages consacrée à la fermeture). Un crève-cœur, comme le racontera un des journalistes, « c’est comme si nous jouions la musique de notre propre enterrement ».

La fin du Rocky Mountain News racontée par les journalistes du quotidien


Final Edition from Matthew Roberts on Vimeo.

La fin d’une histoire

Aujourd’hui donc, Denver se retrouve avec un seul quotidien, comme désormais la plupart des villes américaines. C’est un pan de l’histoire de la presse qui s’efface, celle de la compétition acharnée entre les journaux. 

Le Rocky  né en 1859, lors de la « ruée vers l’or », devait voir se dresser devant lui un féroce concurrent, le Denver Post dès 1895. Celui-ci joua la carte du sensationnalisme le plus cru. La salle de rédaction peinte en rouge sera rebaptisée par les habitants de Denver « le seau de sang » [The Bucket of Blood].

En 1926, le groupe Scripps-Howard, provoque une première concentration dans la presse locale. Il achète le Rocky Mountain News, quotidien du matin, le fusionne avec un de ses quotidiens, le Denver Express et achète aussi un autre quotidien du soir le Times ! Après 2 ans d’une guerre féroce, ce dernier sera « tué » laissant le champ libre, l’après-midi au Denver Post, alors quotidien du soir. 

L’histoire ensuite est plus classique, si ce n’est que le Rocky se montrera particulièrement innovant: ce sera l’un des premiers quotidiens américains à passer au format tabloïd dès 1942. De son côté le Denver Post, sous l’impulsion notamment de Palmer Hoyt , qui prit en charge le journal en 1946, abandonna tout sensationnalisme, développa l’information internationale. En 1982, il devint quotidien matinal, et redevenant de facto concurrent frontal avec le Rocky Mountain News

L’histoire de la concurrence est donc aujourd’hui terminée et seul subsiste le Denver Post, propriété de Media News. Ce groupe de presse lancé en 1983, possède actuellement 54 quotidiens aux États-Unis. Spécialisé sur le marché de l’information locale, il est dirigé par William Singleton, un personnage controversé. Il est accusé de privilégier la rentabilité  (notamment en faisant travailler une seule rédaction pour plusieurs journaux) au détriment de la qualité journalistique.

Il continue pourtant d’investir et bénéficie visiblement de co-investisseurs aux poches très profondes. En 2006, lorsqu’il a racheté 4 journaux locaux de la région de San Francisco au groupe Mac Clatchy, il a emprunté environ 385 millions de dollars pour financer cette acquisition. Une partie de cette somme provenait d’un partenaire surprise: la fondation Bill et Melinda Gates, plus connue pour son action dans le domaine médical.