Avec la mort de Rodney King, retour sur vingt et un ans de journalisme citoyen

George Holliday, le vidéaste amateur qui a filmé le tabassage de Rodney King dans la nuit du 3 mars 1991, ne savait pas qu’il faisait du journalisme. Vingt et un ans plus tard, tout a changé: le matériel, les médias, les circuits de diffusion de l’information… 

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George Holliday, l’un des premiers « journalistes citoyens ».

Le nom de Rodney King n’évoque sans doute plus grand chose en France. D’ailleurs l’annonce de sa mort au fond de sa piscine n’a guère provoqué d’échos. Mais alors qui se souvient de George Holliday? Pourtant, la nuit du 3 mars 1991, marque une date importante dans l’histoire du « journalisme citoyen ».

Cette nuit, là George Holliday se réveille à minuit et demi, alerté par le bruit des sirènes de police. Il s’empare de sa caméra, une toute neuve Sony Handycam, un bon matériel amateur pour l’époque. Il se précipite à sa fenêtre et filme du deuxième étage la scène qui se déroule dans la rue : un homme est à terre, entouré de policiers qui le frappe sauvagement. Il filme longuement. Neuf minutes au total. On saura plus tard que l’homme à terre s’appelle Rodney King, qu’il a été arrêté pour excès de vitesse, et qu’il recevra au total 56 coups de bâtons sur la tête, sans compter les coups de pieds sur le reste du corps.

C’est ce tabassage en règle que montre le film de George Holliday [un extrait ci-dessous]. Indirectement, ce témoignage cru provoquera un an plus tard, en 1992, les émeutes de Los Angeles. En effet, un jury « blanc » acquittera les quatre policiers blancs en dépit de cette vidéo accablante.

Depuis ce type de vidéo s’est multiplié. Impossible de les recenser: cela va des attentats dans le métro de Londres, aux évènements de la place Tharir, aux images du soulèvement syrien, sans oublier la mort de Mouamar Khadafi filmée quasiment en direct. [Dan Gillmor sur Mediactive remet en perspective l’émergence de ce journalisme citoyen photo et vidéo].

Mais ce décès est aussi l’occasion de mesurer combien les pratiques journalistiques ont évolué en 21 ans.

Technique: la Sony Handycam était pour l’époque une bonne caméra, mais il est très probable qu’aujourd’hui George Holliday se serait saisi de son téléphone portable pour filmer la scène, avec un résultat semblable. Cette différence de matériel peut sembler mineure. Elle ne pas pour le recueil de « témoignages » de ce type, car chacun porte en permanence son téléphone, la plupart étant équipés d’un capteur photo/vidéo.

Transmission : ici tout à changé. À l’époque, George Holliday avait été obligé de s’adresser à une télévision pour que sa vidéo « amateure » soit diffusée. Ce sera KTA, une chapine locale qui l’achètera pour 500 dollars et… la revendra à CNN, le spoliant au passage [il fera un procès qu’il perdra]. Mais peu importe, aujourd’hui, cette vidéo n’aurait pas été envoyée directement à une chaîne. Elle aurait été postée sur Youtube ou un autre site de partage, et ce sont les chaînes de télévision qui auraient dû la repérer et demander ensuite l’autorisation de la diffuser. En 21 ans, la démarche s’est inversée.

D’ailleurs, de nombreux sites, BBC, 20minutes.fr, parisien.fr, etc. se sont organisés pour que les « témoins » puissent mettre en ligne facilement leurs vidéos, photos et textes.

Diffusion : c’est lié au point précédent, mais tout aussi fondamental. Aujourd’hui, la diffusion de ce type de document se joue d’abord sur les réseaux sociaux [les sites de partage vidéo sont aussi des réseaux sociaux], qui n’existaient pas en 1991. Les médias traditionnels ont perdu leur monopole sur l’information et sa diffusion, s’il en fallait encore une preuve, la voilà.

Le circuit de l’information : c’est un autre changement fondamental. Nous sommes passés d’un « circuit long » à un « circuit court »:

  • circuit long : le témoin doit se rendre au studio de la chaîne, montrer son doc., convaincre la rédaction, qui décidera ou non de la diffuser selon des critères qui lui sont propres [hiérarchie de l’info, etc.] et dans son « format d’information » : dans le journal de 13h, celui de 20h, celui de la nuit, début de journal, fin de journal, etc. Une énorme déperdition d’énergie et de temps, et si l’on regarde froidement une efficacité faible.
  • circuit court : le témoin poste son doc sur Twitter ou tout autre réseau social. Il est repris et diffusé d’abord viralement, ce qui peut provoquer dans un premier temps un nombre de « vues » considérables. Les médias traditionnels reprennent le doc [ils le font parce qu’il a déjà du succès]. Ils jouent alors un rôle de caisse de résonance, mais ne sont plus à l’origine de l’information.

Pour aller plus loin

  • lire How citizen journalism has changed since George Holliday’s Rodney King video, de  Steve Myers, publié sur le site du Poynter en 2011, et qui m’a inspiré ce billet.