[the] media trend

Coproduction, concurrence… la drôle de danse des journalistes

Les publics des journalistes est à lire pour de multiples raisons: il lève un voile sur les troubles relations entre les journalistes et les communicants; il fait entrer dans les salles de rédaction; il s’intéresse aux rapports entre les journalistes et ce public pour lequel ils sont censés écrire… Dix auteurs, sociologues mais aussi spécialistes de la communication ont collaboré à cet ouvrage collectif fruit d’un long travail d’enquête.

« Le travail des gens de presse s’inscrit dans un triangle de la crédibilité journalistique », écrivent en introduction, Pascal Dauvin et Jean-Baptiste Legavre, qui ont coordonné Les publics des journalistes. En clair, chaque journaliste joue sa crédibilité en permanence auprès de trois publics distincts:
• le public lui-même, c’est-à-dire les lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs;
• les autres journalistes, ses pairs.
• leurs sources, c’est-à-dire leurs informateurs.
Des danseurs de tango dont l’un finit par mener la danse
Impossible de rendre compte de la totalité d’un ouvrage très riche mais quelques points forts et d’abord le décorticage des relations entre journalistes et communicants. L’observation de celles-ci, écrit joliment Carole Thomas, doctorante en sociologie (ENS Cachan), « montre qu’ils travaillent finalement beaucoup ensemble et élaborent des stratégies de coopération dite ou non dite, à l’image de danseurs de tango, dont l’un finit par mener la danse*. »
Cette danse est en fait la construction d’un rapport de forces qui se nourrit d’une méfiance réciproque. C. Thomas qui a étudié le fonctionnement de la presse judiciaire explique que « si des relations de confiance se tissent tant bien que mal, dans un intérêt mutuel bien compris, les relations personnelles sont rares et les communicants paraissent le plus souvent sur le qui-vive ». Pire, des règles « comme le off, les ’embargos’, les ‘exclus’ existent, [mais] elles restent informelles et donc peu sécurisantes pour les communicants, qui se perçoivent ‘piégés’ et estiment disposer de moyens de rétorsion limités ».
La conseillère com m’a dit que « j’étais la pire des salopes »
Les journalistes ont beau jeu de répondre que les moyens de rétorsion sont bien réels, témoin celle dont a été victime une journaliste du Monde après un article : « La conseillère com m’a appelée à 16 heures en m’insultant mais en m’insultant vraiment. En me disant que j’étais la pire des salopes… (…) que j’étais interdite de chancellerie [ministère de la Justice] jusqu’à nouvel ordre. »
Mais l’un des chapitres les plus fascinants est sans doute celui consacré à la « coproduction de l’information », à propos de la fabrication d’une dépêche d’agence. Gilles Bastin, sociologue à l’IEP de Grenoble, explique :  « Les mondes de l’information ne sont (…) pas des lieux de diffusion linéaire de l’information, entre les sources et un public, régulés par la profession journalistique. Ce sont des arènes dans lesquelles se noue une transaction permanente entre acteurs rivalisant pour le contrôle d’une expertise professionnelle et d’un ordre des choses sur lequel l’appliquer ».
Coproduction ne signifie pas accord entre les acteurs
Dans l’arène étudiée par Gilles Bastin, espace virtuel entre la Commission européenne et une agence spécialisée dans l’énergie basée à Londres, se tiennent trois acteurs : un porte-parole, un journaliste pigiste et la responsable d’une agence spécialisée. Ils vont coproduire une information, en l’occurence une dépêche.
Mais Gilles Bastin, prévient : cela « ne signifie pas qu’il y aurait un accord entre les acteurs ou un travail collectif guidé par un ensemble de conventions acceptées par tous. Il y a bel et bien concurrence (…) Derrière la lutte pour le contrôle des mots (…) se dessine en effet la nécessité pour les acteurs participants à l’interaction de maintenir leur juridiction, c’est-à-dire leur présence sur une zone d’activité dont il n’est jamais garanti qu’elle ne puisse se recomposer sans eux ».
En clair, l’attaché de presse de la commission pourrait très bien informer directement l’agence, le journaliste pigiste travailler pour un autre média, l’agence fabriquer une dépêche sans le travail du pigiste, etc.
Vendre ses sujets à ses confrères et voir ses lecteurs comme des consommateurs
On l’aura compris, le travail des journalistes est aussi un travail de conviction auprès de leurs confrères dans une rédaction, « pour obtenir un espace dans le journal, [ils] doivent en permanence convaincre leurs pairs », écrit plus loin Nicolas Hubé, enseignant à Paris I. Ils doivent montrer « l’importance » des sujets qu’ils présentent, bien les « vendre »…
Troisième sommet du triangle décrit par Pascal Dauvin et Jean-Baptiste Legavre le public. Sans entrer dans le détail de chacune des études contenues dans Les publics des journalistes, on remarque que souvent (informations pratiques, palmarès des hôpitaux) le lecteur n’est plus tant un citoyen qu’un consommateur.
Notes
* Cette image vient de Herbert J. Gans dans Deciding what’s News, Northwestern University Press, 2004.
• Les publics des Journalistes, sous la direction de Pascal Dauvin et Jean-Baptiste Legavre, La Dispute, Paris, 2008, 252 pages, 25 euros.
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