Débat : Les journalistes web, forçats de l’info?

Article publié le 20 novembre 2009

Débat du 29 juin 2009

Des “O.S de l’info”, des “journalistes low-cost”, des “Pakistanais de la la presse” , les confrères du web ? Qui pratiqueraient une forme de sous-journalisme : bâtonnage de dépêches dans l’urgence, non-vérification des sources… ? Le débat était lancé, le 29 juin 2009 par le collectif Ça presse !.

A l’origine, la polémique autour de l’enquête de Xavier Ternisien sur les conditions de travail des journalistes en ligne, publiée dans Le Monde. Si l’article a suscité de l’émoi, il a eu le mérite de percer l’abcès de l’indifférence, voire du mépris qui peut exister entre la “vieille presse” et les journalistes Web. Il pose aussi la question de fond des conditions économiques de la production de l’info et de la valeur ajoutée du travail des journalistes. Et plus largement, il nous interroge sur qualité et la fiabilité du contenu, quel que soit le support.

Au-delà de la polémique, se pointent les questions, finalement les plus intéressantes et les plus cruciales pour l’avenir de notre métier. Comment mieux collaborer ensemble ? Comment prendre le meilleur de chacune de nos pratiques ? Comment ne pas arriver à une spirale descendante à cause de la pression économique et du phénomène d’aspiration que peut avoir le web vis-à-vis du papier ?

 

Avec Xavier Ternisien, journaliste au journal “Le Monde “, Eric Mettout, rédacteur en chef à “L ’Express.fr” et Julien Ménielle, journaliste web à “20minutes.fr”

1 – Toute la vérité sur les conditions de travail des journalistes web

Quelques phrases choc du débat…

« En l’absence de véritable modèle économique, les journalistes du web ont des conditions de travail et de salaires déplorables” (Xavier Ternisien)

« A L’Express.fr, les journalistes sont payés au centime près comme les journalistes papier” (Eric Mettout)

« Dans le papier du Monde, tous les travers du Web sont compilés. Ils sont vrais, mais aucune rédaction ne les cumule tous. Cette somme de vérités devient un mensonge » (Julien Ménielle)

« Chez nous les journalistes sont heureux d’être sur le web, d’inventer un nouveau métier. Ils trouvent le boulot passionnant » (Eric Mettout)

« La plupart des journalistes auprès desquels j’ai enquêté, ne veulent pas être cités. C’est la preuve qu’il existe bien une omerta sur le sujet » (Xavier Ternissien)

Xavier Ternisien : « L’idée, avec ce papier, n’était pas, comme je l’ai entendu, de faire du buzz. Elle m’est venue après la lecture du livre de Bernard Poulet intitulé « La Fin des journaux » (Editions Le Débat-Gallimard). Philippe Cohen et Elisabeth Levy l’ont évoqué eux aussi dans leur livre « Notre métier a mal tourné » (Editions Mille et une nuits). Mon but était d’aller voir dans les soutes du Web. J’admets que ce n’est pas un sujet nouveau : il y avait déjà eu un article paru dans Le Monde en 2000 L’idée est toujours d’actualité : en l’absence de véritable modèle économique, les journalistes du web ont des conditions de travail et de salaires déplorables. J’ai rencontré, en face à face, quatre « soutiers », mais il faudrait que l’enquête continue chez Prisma, Paris-Match… On dit que sur le Web, on s’amuse, on crée, etc. L’enquête de Bakchich disait déjà tout autre chose. Ce papier a été pris pour une agression. On en a même fait une lecture politique en y voyant une opération de déstabilisation, une critique du papier sur le Web. Cela n’a jamais été mon intention. »

Eric Mettout : « Je précise qu’ à L’Express, les journalistes du Web sont payés, au centime près, selon la grille des journalistes du papier et ils sont intégrés à la rédaction. Je ne suis pas d’accord du tout avec ce que dit Xavier. »

Julien Ménielle : « Pour ma part, je dois préciser que je ne suis pas le jeune journaliste Web typique. J’ai 35 ans et mon activité résulte d’une reconversion choisie et assumée. Si je suis esclave, je le suis volontairement. Je gagnais bien ma vie et je la gagne moins bien aujourd’hui. Pour parler concret, mon salaire est de 1800 € brut et je passe bientôt à 2000 €. La preuve qu’ on peut encore augmenter les journalises du web. Ça existe ! Le papier de Xavier Ternisien ressemble beaucoup à celui de Bakchich écrit en octobre 2008, mais en moins respectueux dans la forme. Le problème, c’est que cette somme de vérités devient un mensonge. On a l’impression qu’une rédaction web, c’est avant tout des gens mal payés, précaires, qui « bâtonnent ». Tous les travers du Web y sont compilés, ils sont vrais, mais aucune rédaction ne les cumule tous. Chez nous, il n’y a pas d’horaires incroyables, et on ne travaille pas le week-end, sauf événements exceptionnels. »

Éric Mettout et Julien Ménielle
Éric Mettout (premier plan), « C’est un boulot passionnant » et Julien Ménielle (arrière-plan), « cette somme de vérités devient un mensonge » – Photo : Joseph Melin

Eric Mettout : « Je suis d’accord avec Julien. L’addition des éléments du papier donne une image fausse des sites Web, qu’ils soient pure players ou adossés à un journal. Xavier est parti avec l’idée qu’il y avait des O.S. de l’info et il a rencontré des personnes qui l’ont conforté dans cette idée préconçue. Il est parti à la recherche des forçats de l’info, alors évidemment, il les a trouvés. Mais il finit son article, par ce sur quoi il aurait dû commencer : tous ces journalistes sont heureux d’être sur le Web, d’inventer quelque chose de nouveau. C’est un boulot passionnant. Pourquoi ne pas avoir dit aussi, que certains confrères préfèrent être sur le Web, quitte à être moins payés ? C’est le cas de deux journalistes du site de l’Express à qui l’on a proposé d’aller sur le papier (dont un à qui l’on a proposé un poste de Rédacteur en chef adjoint), et qui ont refusé. C’est vrai, dans l’univers du web, les postes sont plutôt précaires, plutôt moins bien payés. Mais il ne faut pas oublier que les journalistes y sont plus jeunes. La moyenne d’âge de mon équipe a 25 ans. Donc, ils sont plutôt en bas de grille. La vraie question, au fond, est : pourquoi veut-on vraimnet faire ce boulot ? »

Xavier Ternisien : « Deux choses m’ont étonné en faisant cette enquête et après, dans le buzz qui a suivi l’enquête. La première est que la plupart les gens qui ont témoigné ne voulaient surtout pas être cités. Ce qui prouve qu’il y a une sorte d’omerta sur le problème. La deuxième, c’est que ceux qui monopolisaient la parole dans les buzz étaient exclusivement les boss, qui se dénommaient eux-mêmes les « négriers » ! Les autres, par définition, ne peuvent pas parler, de crainte d’être virés. Les commentaires d’internautes, qui ont suivi le post d’Eric Mettout mettant en cause la réalité de ce que je décris, le montrent. Par exemple : « Le papier reflète parfaitement la situation dans de très nombreuses rédactions web » ; « Le groupe de presse dans lequel je bosse a un pôle multimedia qui gère les sites de tous les titres. Les journalistes ne connaissent rien, la plupart du temps, aux sujets qu’ils traitent. Il remplissent des cases à grandes pelletées de textes. Tout çà pour réactualiser les images, entretenir le flux, le sacro-saint flux du merveilleux monde on line » . « La tyrannie du référencement Google existe bel et bien. Il faut aller vite pour être vite référencé en premier »… On peut en citer à l’infini. Et ils témoignent tous anonymement ! »

Laurent Dupin (dans la salle) : « Une équipe web, c’est un peu comme une équipe commando. Il faut tout faire à la fois : du texte, de la photo, du blog, du dialogue… Quand on passe du web au papier, comme cela a été mon cas après avoir travaillé pendant 2 ans sur Zdnet, on a l’impression de passer de la Formule 1 au vélo. En plus, les entreprises de presse ne savent pas toujours où elles vont avec le web, ce qu’elles veulent vraiment en faire. Quand on dit qu’on aime travailler sur le Web, il faut dire aussi que c’est très dur. Sans compter la pression qui existe par rapport au nombre de connexions. C’est un modèle que je ne souhaite à personne. »

Eric Mettout : « La logique « équipe commando » où il faut tout faire à la fois n’est pas propre au web. Elle existe encore plus dans l’audiovisuel. Allez faire un tour à LCI, ITélé ou dans n’importe quelle radio. C’est encore pire. On est dans une logique qui est celle-là. Je ne dis pas que c’est bien, mais on est obligés de le faire. Etre journaliste aujourd’hui, c’est se servir d’internet, de Facebook, des moteurs de recherche, des blogs, etc. Demain, un journaliste qui ne saura pas se servir de tout ça, qu’il soit journaliste papier, télé, radio ou internet, il aura un temps de retard. Nous, journalistes web, nous avons un temps d’avance. Ce sont des sources d’info indispensables. »

Jacques Trentesaux : « La précarité, les bas salaires, est-ce le prix à payer pour gagner de l’audience, comme le dit Denis Olivennes ? (patron du Nouvel Obs ndlr) Verra-t-on, à terme, une amélioration dans la production et dans la façon dont on rémunère ces journalistes ? »

Xavier Ternisien : « Tant que la pub sur le net se vendra dix fois moins cher que sur le papier, que l’on sera en panne d’ équation énomique, je ne vois pas comment on pourra augmenter les salaires des journalistes du web. Je ne vois pas d’évolution à court terme. Surtout dans la crise actuelle. »

2 – Recherche équation économique désespérément

Pour les sites adossés à un journal, comme pour les pure players, on ne connaît pas encore de modèle économique fiable. Les ressources publicitaires restent trop faibles pour espérer un équilibre à moyen terme. Et la gratuité, pratiqués par la plupart des éditeurs ne génère-t-elle pas une logique mortifère, qui précipite le métier dans son propre suicide ?

Quelques phrases-choc du débat…

« C’est encore le papier qui fait vivre le web. Très largement » (Xavier Ternisien)

« Existe-t-il une logique mortifère de la presse gratuite ? Faut-il que les éditeurs de presse renoncent collectivement à la gratuité. ? « (Jacques Trentesaux)

« Rejeter la gratuité, c’est ignorer ce qu’est le net. Une info internet, dans la minute où elle est publiée, elle est déjà gratuite. » (Eric Mettout)

Xavier Ternisien : « Je reviens des USA. Aujourd’hui l’équation est simple : 90% des recettes du New York Times sont faites grâce au papier. Pour l’instant, le web ne gagne pas d’argent. On a un grand débat avec Le Monde interactif sur le modèle de transfert entre la maison-mère et la filiale. Personnellement, je ne vois pas de solution viable, à court terme. »

Julien Ménielle : « Oui, aujourd’hui, c’est le papier qui fait « bouffer » les forçats de l’info ! Mais le web, c’est à la fois une vitrine et un formidable pari pour l’avenir. Ceux qui n’ont pas mis le nez dedans, à temps s’en mordront les doigts. Il serait inimaginable, pour un grand support presse, de ne pas miser sur internet. »

Eric Mettout : « Aujourd’hui, on prend la crise de plein fouet, car le modèle des sites internet est basé sur la pub. Et avec la crise, les premiers qui prennent, ce sont eux. »

Jacques Trentesaux : « Le marché mondial de la pub sur internet a pourtant connu un retournement de tendance, au premier semestre 2009 : la baisse est de l’orde de – 5% (contre –10 à –20 % sur le papier). Mais même si la proportion de baisse est moindre, le modèle économique étant pour l’instant entièrement calé sur le marché publicitaire, et que l’on n’est pas certain que la pub va revenir comme avant, on peut se demander si l’on est dans une mauvaise passe ou s’il sécrit là, dans la durée, un type de journalisme fragile, précaire, durable. »

Eric Mettout : « De toute façon, les journaux n’ont plus les moyens d’investir. Il faut trouver donc d’autres ressources, et personnellement, je suis certains que la pub en constitue l’essentiel et que le marché va reprendre. Avant la crise, la progression du CA pub sur le web était exponentielle. Il y a deux ans, par exemple, on était à l’équilibre. Aujourd’hui, le rapport pub engrangée/audience, est en notre défaveur. La publicité sur Internet est vendue dix fois moins cher que sur le papier Si l’on était, à audience équivalente, à des tarifs identiques à ce qu’est la presse aujourd’hui, on serait largement rentables. Autrement dit, on a forte une marge de progression . C’est un problème de coût, mais aussi de volume. On prévoit un croissance régulière de la pub sur internet (20 % par an jusqu’en 2011 selon Bernard Poulet) Mais pense que le modèle économique n’est pas et ne sera jamais univoque. Et je crois à la complémentarité. Il y aura des Pure Player, des généralistes, des sites adossés. Une addition, de sites, d’équipes, de modules différents. Chacun fera de l’info à sa manière à lui. Il s’agit là d’un positionnement éditorial classique. Des groupes comme Prisma réorientent complètement leur stratégie, sachant qu’ils ne pourront plus générer de la marge avec des médias classiques. »

François Simon (dans la salle) : « Le problème de la rentabilité du net, est dangereux. Quand on est lié aux publicitaires, on ne peut pas tout dire. La dépendance guette. »

Eric Mettout : « Le danger est identique pour le papier. Le débat existe depuis des années. »

Xavier Ternisien : « Quand Eric parle affirme que le site de « l’Express » était à l’équilibre avant la crise, intègre-t-il le salaire des journalistes papier qui écrivent pour le web ? »

Eric Mettout : « Ils sont rémunérés par un accord de droit d’auteur. »

Xavier Ternisien : « Donc, probablement sur des bases forfaitaires dérisoires, pas sur la même base qu’une pige sur papier ! C’est donc encore le papier qui fait vivre le web. Très largement. »

Julien Ménielle : « Le site 20minutes.fr n’est pas à l’équilibre, mais nous étions en passe de l’être nous aussi avant la crise. Si le site ne fait pas gagner d’argent, c’est à la fois une vitrine et un pari pour l’avenir. Et il en en rapportera un jour. »

Eric Mettout : « On ne peut pas dire que c’est le papier qui nourrit le web. A « L’Express », la rédaction web fournit 90% de son propre contenu »

Jacques Trentesaux : « La question de rentabilité des sites reste pleine et entière. Même pour ceux qui sont adossés à des supports papier. N’existe-t-il pas une logique mortifère du tout gratuit sur le net ? Ne faut-il pas que les éditeurs de presse renoncent collectivement à la gratuité ? Faut-il songer à une plateforme de paiement électronique ? »

Xavier Ternissien : « La plupart des éditeurs sont Ok pour passer progressivement à un accès payant. Du moins pour ce qui apporte une forte valeur ajoutée.

Eric Mettout : « Ce serait c’est vraiment ignorer ce qu’est internet. Une info internet dans la minute qui suit, elle est gratuite. Pour exemple, l’aberration des infos payantes, sur le site Mediapart, qui deviennent gratuites partout ailleurs, la minute qui suivent leur diffusion ! On paiera peut-être pour des web reportages, mais ça restera très marginal. »

Julien Ménielle : « Je ne vois pas des journaux gratuits comme 20 minutes, faire des sites payants !

3- De nouvelles derives, mais des lecteurs retrouvés

Pressés par le temps, la productivité, le manque de moyens, harcelés par la dictature du référencement sur Google et celle de la connexion à tout prix, les confrères du web pratiqueraient un journalisme du surface, avec des niveaux de relecture moindres, et un abandon des grands fondamentaux du métier. Le journalisme web est-il vraiment celui de tous les dangers ?

Quelques phrases-choc du débat…

« La tyrannie du référencement Google existe bel et bien. Il faut aller vite pour être vite référencé en premier. La relecture, la vérification de l’info, ça passe après » (Xavier Ternisien)

« Demain, un journaliste qui ne saura pas se servir de Facebook Twiter ou autre, qu’il soit journaliste papier, télé, radio ou internet, il sera « out ». Nous, journalistes web, nous avons un temps d’avance » (Eric Mettout)

« La tentation du suivisme, est peu glorieuse, mais est-ce vraiment spécifique au web ? » (Julien Ménielle)

« Il n’y a pas d’écriture plurimedia à proprement parler. La grande différence entre le papier est le web, c’est que sur le papier, quand c’est fini, c’est fini. Sur le web, ce n’est jamais fini. » (Eric Mettout)

« Avec internet, le lecteur est dans la boucle de la fabrique de l’info, c’est un fait. Et si l’on ne l’accepte pas, il sera ailleurs. Tant pis pour nous. Je crois qu’il faut accepter la coproduction de contenus » (Pierre Haski)

« Il n’y a pas d’un côté le print, et de l’autre le web, mais de façon générale, une organisation des medias qui génère de plus en plus de précarité. Nous sommes de toute façon, dans un univers de production de l’info qui va en rétrécissant. »( Jean-Marie Charon)

Jacques Trentesaux : « Les chercheurs ont constaté un appauvrissement des contenus : une offre massivement redondante et stéréotypée, une focalisation d’articles sur un tout petit nombre de sujets . Ils ont noté aussi la dérive de la course à l’audience, car le modèle économique est calqué sur la pub. Le carcan du référencement sur Google perturberait la logique éditoriale et la hiérarchisation de l’information. Bref, ils pointent une production de l’info facile, « légère », qui va favoriser une visibilité dans Google, au détriment d’une information plus exigeante. Quelle est la logique qui entraîne l’autre ? Dans quelle mesure le journaliste web peut-il échapper au suivisme ? Entretenir le lien avec le lecteur (en l’occurence l’internaute) , c’est bien, mais ne faut-il pas garder une logique de prescripteur ? Le journalisme web serait le lieu de tous les dangers, aussi parce que trop rapide, avec des niveaux de relecture moindres, et presque toujours assurée par de jeunes journalistes peu expérimentés ? Alors, quelle solutions ? »

Julien Ménielle : « L’offre redondante et stéréotypée, c’est vrai. La tentation du suivisme, est peu glorieuse, mais est-ce vraiment spécifique au web ? Chacun a son identité, ses petits dadas éditoriaux. C’est vrai, parfois, quand on n’est que 4 journalistes sur un site, on n’a pas toujours le temps de produire chacun un papier super fignolé, en plus de la masse d’infos quotidienne. »

Jean-Marie Charon (dans la salle) : « Les dites recherches dont parle Jacques sont biaisées, si elles comparent les sites web à de grands quotidiens, par exemple. Parce que le créneau n’est pas le même. Si on les compare à des supports de presse dans le même créneau, qui est celui de l’info continue radio ou télé, on aura exactement le même résultat. »

Eric Mettout : « Puisque l’on parle crédibilité, quelqu’un peut-il me situer l’équivalent de bugs éditoriaux aussi énormes que la fausse ITW de Fidel Castro, ou du sang contaminé ? Qui se sont bel et bien produits sur le papier. Sur le web, quand un bug éditorial de cette ampleur se produit, on se le prend tout de suite dans la gueule. Les sites professionnels qui fonctionnent bien (Le Figaro, 20 minutes, L’Express, Le Monde). sont ceux qui ont des pratiques professionnelles dignes de ce nom. Nous avons la même déontologie, les mêmes pratiques. Car c’est la seule solution pour faire des sites qui marchent. Ainsi, le bâtonnage de dépêches est de moins efficace pour être référencé sur Google. C’est ce qu’a longtemps pratiqué lenouvelobs.com et ce que continue de faire lepoint.fr. Mais, à l’Express, nous n’en sommes plus là. De plus en plus, nous travaillons à côté. Même si nous partons rarement en reportage, nous faisons des interviews par téléphone, des agrégations de liens. Les pure players sont entrés dans la cour des grands. Ils font le même métier que les journalistes papier, avec les mêmes exigences de qualité. »

Xavier Ternissien : « La tyrannie du référencement existe bel et bien. Il faut aller toujours plus vite, avec peu de moyens. Des relectures, des vérifications, il y en a, oui, mais souvent a posteriori, une fois les papiers mis en ligne »

Eric Mettout : « Aujourd’hui, pour se faire référencer sur Google il faut faire un vai travail de qualité. Entre une dépêche bâtonnée et le même sujet avec valeur ajoutée, c’est le second qui va remonter dans Google et qui va faire le plus de trafic sur le site. Le mouvement il est dans cette direction. C’est un signe de maturation. »

Jacques Trentesaux : « Avec la maturation du web, la qualité des contenu va-t-elle s’améliorer ? On entend dire qu’il faut un des contenus différenciés, qu’il faut créer de l’info à valeur ajoutée, qu’ il faut que les journalistes sortent de leur bureau etc. Est-ce de p lus en plus le cas, ou au contraires, l’absence d’équation économique fige-t-elle les choses vers le bas ? »

Julien Ménielle : « Difficile à dire. Nous faisons des efforts dans ce sens. Mais nous nous estimons un peu toujours en évolution. On a une quantité à fournir, c’est vrai. Mais nous essayons d’offrir une valeur ajoutée dès que nous en avons l’occasion. Il est vrai que quand ce n’est pas possible, on utilise beaucoup les dépêches, plutôt que de faire l’impasse sur un sujet. Mais ce n’est pas propre au web. Tous les medias le font. Pour l’instant, notre enrichissement à nous se traduit surtout par la vidéo. Nous n’avons pas encore la chance de passer trois semaines sur une enquête. Beaucoup de choses se passent encore par téléphone. Nos modes de fonctionnement restent encore à trouver, pour tendre constamment vers l’enrichissement du contenu. »

Eric Mettout : « Même si l’on ne passe pas des semaines en reportage, on fait un vrai boulot de journaliste quand même. Et les commentaires des internautes constituent une véritable valeur ajoutée. »

Laurent Dupin (dans la salle) : « Moi-même j’étais enthousiaste à l’idée d’aller travailler sur le web. Et puis… J’ai découvert un modèle de journalisme contraint, très protocolé. »

Xavier Ternissien : « Pour ce qui est du Monde, en tout cas, le travail de desk bascule sur le web, et la valeur ajoutée, bascule de plus en plus sur le print. »

Eric Mettout : « La grande différence entre le papier et le web, c’est que sur le papier, quand c’est fini, c’est fini. Sur le web, ce n’est jamais fini. On peut toujours y revenir. Et il s’instaure, à travers les commentaires des internautes, une véritable relation au lecteur. Il n’y a pas d’écriture plurimedia à proprement parler. Une fois qu’on a dit qu’il y avait du son, de la video et du texte, c’est terminé. Le vrai changement, c’est ça : ce n’est jamais terminé, ni avec le texte, ni avec les lecteurs. Et là, il se crée quelque chose de nouveau dans le journalisme.

Jacques Trentesaux : « Ne va-t-on pas vers une agrégation de contenus tous azimuts, au détriment de genres journalistiques classiques et éprouvés ?

Un intervenant dans la salle : « Je vois deux dérives graves, quant à la qualité de l’info : l’obsession du volume de pages vues et du référencement sur Google, lié à une démarche marketting. Et une autre de plus en plus répandue,: celle d’utiliser des blogs gratuits au lieu de produire du contenu payant.

Eric Mettout : « Et pourquoi pas ? Si ET les sites, ET les blogueurs s’y retrouvent. Le deal est intéressant : on leur offre de l’affichage, ils nous offrent leur contenu. Et ils ont, pour certains, des compétences que nous n’avons pas. Ce sont souvent des blogueurs hyperspécialisés dans un domaine. J’y vois une logique éditoriale comme une autre. Au moment du vote de la loi Hadopi l’un de ces blogueurs, hyper compétent, nous a beaucoup apporté.

Un intervenant dans la salle : « Pour ce qui est des blogs utilisés sur les sites d’information , la question est la suivante : Est-ce qu’au bout du compte on va pouvoir les payer, un jour ou l’autre, ou pas ? C’est bien de flatter leur ego, mais si ça aboutit à faire baisser le prix et la qualité de l’info, on va finir par revenir sur des modèles économiques de production de l’info hors d’âge. Et finir par discréditer le métier de journaliste et par faire du dumping. »

Une intervenante dans la salle : « Les conditions d’emploi des journalistes sont, de fait, de plus en plus « merdiques ». Dans la presse hebdomadaire régionale, par exemple, vous faites du SR, de la maquette, de l’écriture, du secrétariat, tout à la fois !

Eric Mettout : « Va-t-on payer les blogueurs un jour ou l’autre ? Sur ce thème, on n’a aucune certitude. Pas plus que sur la question de savoir si cela va tirer l’ensemble des salaires des journalistes vers le bas. La seule certitude que j’ai, c’est qu’on n’a pas le choix. Si l’on ne le fait pas, d’autres vont le faire à notre place. Etre journaliste aujourd’hui, c’est se servir d’internet, de Facebook, des moteurs de recherche, des blogs, etc. Demain, un journaliste qui ne saura pas se servir de tout ça, qu’il soit journaliste papier, télé, radio ou internet, ne sera plus dans le coup. Nous, journalistes web, nous avons un temps d’avance. Ce sont des sources d’info indispensables.

 

Debat Ca Presse ! sur les "forcats du Web".
Éric Mettout : « Enfin les journalistes se préoccupent de savoir s’ils sont lus » – Photo – Joseph Melin

Un intervenant dans la salle : « Le problème, c’est que maintenant, aucun citoyen lambda ne peut plus distinguer l’info fabriquée par un journaliste, selon les règles et les compétences d’un métier, d’une info provenant d’un blogeur . Le dit « journalisme citoyen » et participatif, les forums, les buzz, les commentaires, etc. qui veut que n’importe quel internaute lambda peut faire et défaire l’info, me semble dangereuse.

Pierre Haski (dans la salle) : « Je ne peux pas laisser dire que le journalisme participatif et citoyen n’est que de l’habillage. Le web nous lance deux grands défis, dont il faut se saisir d’ urgence, faute de se condamner nous-mêmes :

– Avec internet, le lecteur est dans la boucle de la fabrique de l’info, c’est un fait. Et si l’on ne l’accepte pas, il sera ailleurs. Tant pis pour nous. Je crois qu’il faut accepter la coproduction de contenus, en se fixant effectivement des règles déontologiques, pour bien « border » les choses.

– Toutes les études le montrent : 60% des Français ne font pas confiance aux journalistes. Si l’on accepte que le rapport au lecteur est fondamental, il faut recréer un lien de confiance. Refuser cette interpellation du lecteur est un manque de respect. Quand j’étais à « Libé », personne ne lisait les commentaires des internautes ou des lecteurs. C’est idiot et suicidaire.

Je prends l’exemple du coup d’Etat au Honduras. Nous avons fait une erreur, à « Rue 89 ». Dans les 10 mn, un internaute a réagi. Le journaliste qui avait fait le papier aussi. Si l’on veut retrouver un peu de notre crédibilité, nos pratiques doivent passer aussi par là, quels que soient les supports. Certains internautes apportent une dimension supplémentaire dans leurs commentaires. Redonner sa place au lecteur, à l’internaute, etc. constitque une dimension essentielle pour l’avenir de notre métier. On n’a pas seulement besoin de bouffer. On a besoin , aussi de réinventer la façon de faire notre métier.

Eric Mettout : « C’est aussi pour moi l’un des progrès du journalisme web. Enfin, les journalistes se préoccupent de savoir s’ils sont lus ! Aujourd’hui, on a des gens qui nous lisent, qui nous répondent, qui nous posent des questions qui nous interpellent, et notre travail c’est de leur répondre. Tout le monde dit, par exemple que l’Europe, ça n’intéresse personne. Pour nous c’était pourtant un événement éditorial. La question que nous nous sommes posée était : comment intéresser le lecteur à l’Europe ?. Nous avons lancé une liste de 15 sujets avec pour consigne aux internautes, de nous contacter s’ils avaient des idées sur ces thèmes. Une sorte d’enquête à livre ouvert, en quelque sorte. 10 000 ont répondu, avec 600 propositions à la clé. Nous avons créé une véritable communauté d’internautes autour de ce thème. Là, en termes d’enquête, nous avons fait du vrai boulot. Le vrai changement, c’est ça : ce n’est jamais terminé, ni avec le texte, ni avec les lecteurs.

Jean-Marie Charon (dans la salle) : « Je suis gêné, par le débat « print », « web ». Car le vrai problème n’est pas là. Ce que le web nous indique, dans notre réflexion, (et ce débat le prouve), c’est l’évolution, parmi tant d’autres, des medias modernes. Depuis 20 ans, toutes les rédactions quelles qu’elles soient, ont fondu. On est dans le développement du journalisme précaire, partout. Que ce soit dans l’audiovisuel, le papier, le web… Il y a de plus en plus de rapprochements de groupes, de fusions de rédactions. A mon avis, il n’y a pas d’un côté le print, et de l’autre le web, mais de façon générale, un univers d’organisation des medias qui génère de plus en plus de fragilité, de précarité. Nous sommes de toute façon, dans un univers de production de l’info qui va en rétrécissant.

Quelques liens en rapport avec le débat

http://www.telerama.fr/monde/les-os-de-l-info,38997.php

http://www.liberation.fr/medias/0101571470-la-mutinerie-des-forcats-de-l-info

http://misspress.wordpress.com/2009/06/30/bon-on-fait-quoi-maintenant/

http://www.rue89.com/2009/06/02/le-monde-sur-les-forcats-de-linfo-le-paradoxe-de-ternisien

http://blogs.lexpress.fr/nouvelleformule/2009/05/xavier-ternissen-est-le-nouvea.php

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