Attentats de Bombay : les médias traditionnels bousculés

Après l’action, la réflexion. Lors des attentats de Mumbai (Bombay) de nouvelles formes d’interactions entre les médias classiques, les nouveaux médias et les réseaux sociaux ont été expérimentées; de nouvelles questions ont émergé. Aujourd’hui, vient le temps du retour d’expérience et de l’analyse. Les médias traditionnels n’en sortent pas indemnes.



1 – Les médias traditionnels doivent-ils continuer à utiliser les informations venant des réseaux sociaux et de twitter ?

Le 4 décembre 2008, Steve Herrmann, rédacteur en chef de BBC News Interactive, publiait sur son blog un long post d’analyse sur la couverture réalisée par la BBC lors des attentats de Mumbai (Bombay). Il écrivait : 
« Nous avons donné la priorité aux dernières informations que nous envoyaient nos correspondants sur le terrain, mais nous avons inclu des breakings lines, que ce soit des dépêches d’agences, des reportages de médias indiens, des déclarations officielles, des posts de blog, des tweets et des e-mails qui nous étaient envoyés en prenant soin de connaître la source de chacun ». 

Tous ces éléments servaient à alimenter une seule et même live page event, alors qu’auparavant ils auraient été séparés. On peut avoir une idée ci-dessous (extrait daté du 27 novembre) de cette information de « fusion ». Les pictogrammes, à droite, permettent d’identifier visuellement chaque source :
Au cours de ces 3 jours de haute voltige, il n’y aura qu’un seul raté —mineur—, la BBC relayant la rumeur que le gouvernement indien voulait fermer twitter, car des tweets auraient informé les terroristes. Rumeur qui s’avérera fausse. Pour Steve Herrmann, très clairement ce faux pas est une leçon: « La vérité est que nous continuons de chercher le meilleur moyen de produire et de relayer une information de ce type dans un contexte qui change aussi rapidement que celui-ci ». 
Pas de quoi remettre en cause la formule choisie, car explique-t-il, lors de ce type d’événements: « Nous surveillons, sélectionnons et transmettons aussi rapidement que possible l’information en notre possession, en nous basant sur le fait que nombre de gens veulent connaître ce que nous savons et ce que nous cherchons aussi rapidement que nous pouvons le leur dire ».
Avec cette approche, nous sommes proche du « journalisme de fusion« , déjà évoqué sur ce blog: le média traditionnel (mainstream media), en l’occurence la BBC,  vérifie et labellise l’information, twitter étant utilisé comme source (à la fiabilité aléatoire). C’est déjà, une très profonde évolution. Désormais, les canaux d’information ne sont plus séparés.
Cette évolution, si elle marque une étape, se place dans la continuité de ce qui a été déjà été observé lors d’événements antérieurs : tsunami, ouragan Katrina, tremblement de terre en Chine, etc.
2 – Les médias traditionnels accusés de sensationnalisme et d’irresponsabilité par les journalistes-citoyens
Les médias traditionnels, en particulier leur comportement, ont été vertement critiqués par les twitternautes et les blogueurs, relève Asia Media Forum, un site de réflexion et d’échange pour les journalistes asiatiques. Dans un post, Après les attaques sur Mumbai, les Indiens se tournent vers twitter, plusieurs exemples sont analysés.
Par exemple, nishant842 s’indigne dans un tweet : « Ces idiots de CNN-IBN [une chaîne d’information indienne en continu] disent maintenant que nos commandos sont en train d’avancer au 3e étage »[du Taj Mahal]. Un autre, sampad, place les médias traditionnels sous surveillance lorsqu’il tweet : « N’oubliez pas que les médias doivent être plus responsables lorsqu’ils annoncent une quelconque information sensible. » 
Le blogueur Veertrag dans un post titré L’argent vaut plus que la prudence s’en prend lui aussi à « l’irresponsabilité » et au « goût du sensationnel » de ces mêmes médias. « Je regardais les télévisions, NDTV, IBN-CNN, India TV, Sahara Samay, Star News et beaucoup d’autres et je me rendais compte qu’aucune ne faisait son travail proprement. » Ce qu’il leur reproche ? Leur manque de sensibilité, interwievant sans ménagement des otages qui venaient d’être libérés, filmant de près les blessés sans venir à leur secours et diffusant des informations sensibles, susceptibles de renseigner les terroristes (encore!).

3 – La porte ouverte à de nouveaux types de médias

Cette défiance vis-à-vis des médias traditionnels joint à la qualité de l’information [ce point est discuté, en ce qui concerne les événements de Mumbai] diffusée par les blogueurs et les internautes ouvrent la porte à de nouveaux types de médias. C’est une nouvelle forme de concurrence, réactive, rapide, de qualité et… de faible coût, qui s’installe. Elle le fait en dehors des médias traditionnels, même si ceux-ci s’efforce d’en capter la puissance et l’efficacité comme le
fait la BBC. Ushahidi, ce site qui couvre les conflits africains en étant alimenté par le seul crowdsourcing, en offre un premier aperçu.
Bref, une nouvelle étape dans la désintermédiation de l’information s’ouvre, après celle provoquée par les blogs. En 2004, John Schwartz écrivait dans le New York Times, « il est difficile de battre les blogs pour ce qui concerne les reportages sur l’immense zone touchée par le Tsunami ». Aujourd’hui, il suffit de remplacer « blog » par « twitter »… 


4 – Comment contrôler la qualité de l’information sur twitter ?

L’accusation est désormais classique : n’importe qui pouvant publier n’importe quoi sur twitter, l’information peut difficilement y être considérée comme fiable. Pourtant, un certain nombre de moyens existent. 
Amy Gahran, sur son blog E-Media Tidbids propose quelques outils et principes simples, adaptés à un média ultra rapide où tout le monde est simultanément producteur d’information, lecteur et correcteur : 
• Ne pas retweeter automatiquement. Sur twitter, les informations contenues dans les tweets sont fréquemment retweeter, et ce « à la vitesse de la lumière ». Le principe est donc de vérifier —avant retweetage [je propose ce néologisme] — de vérifier le lien, si le tweet initial en contient un; si ce n’est pas le cas, Amy Gahran conseille d’utiliser la fonction @reply, pour interroger l’auteur du tweet initial et lui demander sa source. En cas de non réponse, il faut laisser tomber.
• Inclure un hashtag dans ses tweets de correction pour rendre ceux-ci visibles. Par exemple, lors des attentats de Mumbai le fait d’inclure dans ses tweets le tag #mumbai, permettait d’être immédiatement visible par tous ceux qui suivaient ce fil.
• Encourager ceux qui propagent des rumeurs à se corriger et à mettre à jour. Pour cela, la fonction @reply s’avère très utile pour signaler que la rumeur est infondée, fausse, etc et surtout qu’il existe de nouvelles informations. Autre moyen, tweeter soi-même des infos à partir de son blog. Surtout insiste-t-elle, il est préférable, sur un média aussi instantané que l’est twitter de toujours corriger en priorité les rumeurs récentes sans trop se préoccuper des anciennes.
• Accepter que tout le monde ne souhaite pas devenir un journaliste, ou en soit un. Bref, ne pas être donneur de leçons.
Pour compléter cette liste, il faut ajouter un moyen d’identifier et de stopper les trolls qui sont susceptibles de manipuler l’information. Connie Reece propose une solution élégante sur le blog EverydotConnects: il faut regarder le profil des auteurs des tweets suspects. S’il n’y a ni followers ni followings, mauvaise limonade! Il faut aussi regarder le plus ancien tweet… s’il est très récent (par exemple, dans le cas des attentats de Mumbai, après l’annonce de l’attaque), on est sans aucun doute en présence d’un troll, le profil ayant été créé pour l’occasion.